Tu seras un Homme, mon fils

 

Si, en anglais "If—", est un poème de Rudyard Kipling, écrit en 1895, et publié en 1910. Le poème a connu plusieurs traductions françaises dont celle qu'André Maurois a faite en 1918 dans son livre Les silences du colonel Bramble sous le titre : Tu seras un homme, mon fils. Maurois - comme Charles Baudelaire traduisant Edgar Allan Poe - a choisi de rendre sa traduction, pour reprendre le dicton, belle plutôt que fidèle. Les traducteurs du début du xxe siècle, pétris de lettres classiques, étaient soucieux de maintenir la pureté de la langue et de rester fidèle au sens plutôt qu'à la lettre des textes. La version de Maurois se compose de vers parfaitement réguliers et aucune rime n'y est approximative comme le veut la mode de l'époque. L'idée fondamentale du poème de Kipling reste cependant bien présente dans la version traduite.

Il existe des traductions plus récentes de Kipling comme celles de Germaine Bernard-Cherchevsky (1942), Jules Castier (1949), Hervé-Thierry Sirvent (2003) ou Jean-François Bedel (2006) mais celle habituellement acceptée est celle d'André Maurois

 


Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie 
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir, 
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties 
Sans un geste et sans un soupir ; 

Si tu peux être amant sans être fou d’amour, 
Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre, 
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour, 
Pourtant lutter et te défendre ; 

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles 
Travesties par des gueux pour exciter des sots, 
Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles 
Sans mentir toi-même d’un mot ; 

Si tu peux rester digne en étant populaire, 
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois, 
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère, 
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ; 

Si tu sais méditer, observer et connaître, 
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur, 
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître, 
Penser sans n’être qu’un penseur ; 

Si tu peux être dur sans jamais être en rage, 
Si tu peux être brave et jamais imprudent, 
Si tu sais être bon, si tu sais être sage, 
Sans être moral ni pédant ; 

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite 
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front, 
Si tu peux conserver ton courage et ta tête 
Quand tous les autres les perdront, 

Alors les Rois, la Chance et la Victoire 
Seront à tous jamais tes esclaves soumis, 
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire 
Tu seras un homme, mon fils.

 

                                                   Rudyard Kipling